Notes sur les films vus #22 #22

Memories of Murder • Bong Joon-ho (2003)
La Haine • Mathieu Kassovitz (1995)
The Love Eterne • Li Han-hsiang (1963)
Commissariat • Ilan Klipper & Virgil Vernier (2010)
En avant • Dan Scanlon (Studios Pixar) (2020)

Shoes • Lois Weber (1916)
Komsomol ou le chant des héros • Joris Ivens (1931)
Irréversible – Inversion intégrale • Gaspar Noé (2002-2020)

Notes sur les films vus #22 # 22

Memories of Murder • Bong Joon-ho (2003)
La Haine • Mathieu Kassovitz (1995)
The Love Eterne • Li Han-hsiang (1963)
Commissariat • Ilan Klipper & Virgil Vernier (2010)
En avant • Dan Scanlon (Studios Pixar) (2020)
Shoes • Lois Weber (1916)

Komsomol ou le chant des héros • Joris Ivens (1931)
Irréversible – Inversion intégrale • Gaspar Noé (2002-2020)

Paris qui dort René Clair / 1924

Albert, le gardien de nuit de la Tour Eiffel, s’aperçoit à son réveil que Paris est immobile : tous les habitants sont endormis ou paralysés dans l’attitude qu’ils avaient à 3h15 du matin…

Quelques spoilers.
 

Paris qui dort semble enfin trouver ce compromis tant recherché, dans les années 20, entre l’avant-garde muette et le cinéma populaire – une sorte d’équilibre idéal entre les expérimentations dadaïstes du René Clair d’Entracte, et la complaisance populaire de ses premiers films parlants.

Ce trait d’union, c’est celui du cinéma de science-fiction – sillon si peu exploré en France, et qui semble sur nos terres (et ici encore) ne pouvoir se formuler que sous le registre de la fantaisie ou de la fable. Mais l’équilibre ici trouvé tient aussi à une certaine abstraction : dès les premières images, dans cette grande chambre en fer où trône un simple lit, il se dessine un espace beckettien ; et le décor enchevêtré de la Tour Eiffel, par lequel on entre dans le récit avant de poser le pied à terre, ouvre le film sur un ton conceptuel qui ne le quittera pas.

S’il est foncièrement ludique, Paris qui dort semble en cela presque moins intéressé par les possibilités d’une capitale immobile (même si c’est l’occasion de quelques de jolis jeux de poses chorégraphiques), que par ce décor de Robinson Crusoé qu’est le dernier étage de la Tour Eiffel, où se réfugient vite les quelques survivants – et qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer, dans la posture qu’il permet face au fantastique, le centre commercial du Zombie de Romero. Un petit îlot qui suggère (comme le rappellera le final) que la ville est devenue trop chaotique, trop électrique, pour être vécue autrement qu’à distance, au calme et en petit nombre, de loin et en surplomb.

Ces passages sur la Tour Eiffel évoquent un grand terrain de jeu (la structure qu’on adapte à la vie quotidienne, à laquelle on grimpe comme les gamins aux arbres, la liberté totale) autant qu’un certain vide existentiel. Quelques intertitres parlent de la lassitude de l’argent et du luxe à présent sans limite, mais c’est le décor qui plus largement travaille à ce sentiment de néant : ce vide immense et offert à deux pas duquel on badine comme si de rien n’était, avec nihilisme, sans sembler se soucier de pouvoir tomber à tout moment, offre un face-à-face bizarre avec l’immensité.

Cette angoisse latente sera laissée sans suite. Le film convainc moins en effet dans son dernier tiers, caractérisé par une série d’allers-retours scénaristiques usés de conventions (l’amourette sortie de nulle part), ainsi que par une certaine maladresse dans ses effets de vitesse (le montage, de manière générale, n’est pas des plus réussis). Reste un film authentiquement charmant (quand les avant-gardes sont d’habitude plus sinistrement “cocasses”), un charme qui bénéficie grandement du plaisir qu’ont ces personnages disparates à cohabiter ensemble ainsi et loin de tous (l’image du groupe réuni à l’asile et partageant un banc, comme il partageait un lit plus tôt dans le récit, nous dit quelque chose des excuses à se trouver pour être ensemble, voire du plaisir à s’être inventé un cataclysme pour rester tranquillement en marge de la société). Cette camaraderie lunaire et la simplicité du film (y compris dans la manière de répondre aux désirs enfantins du spectateur : vider la ville !) permettent aux expérimentations de se faire moins ostensibles, de respirer – bref, d’avoir un impact.

Film parfois sous-titré Le rayon diabolique.

Monte là-dessus ! Sam Taylor & Fred C. Newmeyer / 1923

Harold est venu à Los Angeles pour faire fortune, afin de pouvoir prétendre à épouser sa promise. Mais il stagne dans son job de petit vendeur…

Quelques spoilers.
 

Avant de voir ce film, qui est mon tout premier Harold Lloyd, je me demandais pourquoi le fameux “troisième géant du burlesque muet” n’avait plus aujourd’hui la même célébrité que Chaplin ou Keaton. Après la vision, la raison apparaît évidente : contrairement aux deux autres acteurs, Lloyd n’a pas vraiment de “personnage” comique. Rien dans son corps qui soit essentiellement burlesque (il n’a ni la fixité atone de Keaton, ni les tiraillements gestuels de Chaplin1), et autour duquel se modèlerait la mise en scène : plutôt sobre, très neutre de caractère, son personnage se caractérise tout au plus par le fait de porter des lunettes, et d’être régulièrement embarrassé – se trouvant de ce fait conscient de lui-même, contrairement aux deux autres qui évoluent dans leur propre univers lunaire.

Rien qui n’entache, cela dit, le génie comique de l’acteur, le talent de Lloyd résidant essentiellement dans des idées de situations2. C’est même ce qui frappe le plus, devant ce film qui pour le reste ne brille pas spécialement par sa personnalité (on évolue dans cet univers de pauvreté débrouillarde et de grands magasins à l’énergie joyeuse, comme tant d’autres comédies de la période – il n’y a là ni le flirt existentialiste d’un Keaton, ni la vibration tragique d’un Chaplin, ni le déchaînement pulsionnel d’un Fatty). Ce que crée Lloyd, ce sont d’abord des configurations scénographiques bien particulières, qu’on pourrait résumer à la façon dont le héros va constamment parvenir à se sortir, “en temps réel” si l’on peut dire, de situations sociales catastrophiques, grâce à une ingéniosité totalement improvisée (par le personnage dans le récit) mais en fait hautement chorégraphiée (à l’image par le comédien). Au point que l’ensemble ressemble dans ses meilleurs moments à une sorte de danse miraculeuse (voir le passage central, où le personnage réussit l’impossible en gérant l’arrivée imprévue de sa fiancée au magasin).

Dommage que le clou du spectacle, cette montée finale de l’immeuble à la grande force symbolique (image cauchemardesque et littérale de l’ascension sociale à tout prix, nécessaire pour obtenir la main de la jeune fille qui attend tout en haut…) n’ait pas la grâce des multiples entrechats chaotiques nous ayant montré, tout au long du film, le héros se sortir ingénieusement des situations les plus scabreuses. De cette escalade, Lloyd appuie alors surtout le côté lent et laborieux, entièrement et passivement subi, en ne laissant plus à son personnage la capacité d’inventer en direct des solutions à ce qu’une fatalité particulièrement acharnée lui envoie à la figure. En ce sens, paradoxalement, il manque presque un vrai “final” épiphanique à Monte là-dessus !, au-delà du caractère naturellement conclusif auquel peut prétendre toute scène spectaculaire – qui ne sait ici pas forcément bien répondre à ce que le reste du film (et sa science comique) avaient patiemment esquissé.

Safety Last ! en VO.

 
 

Notes

1 • Sur la gestuelle de Chaplin et Keaton, et ce qu’elles sous-tendent, je vous renvoie à cette courte et excellente analyse de Jos Houben.
 
2 • Notons sur ce point que je ne sais pas exactement ce qui vient de Lloyd ou des deux cinéastes “officiels” (dont l’un, Sam Taylor, m’a déjà fait preuve de son talent dans l’excellent Exit Smiling).
 

Notes sur les films vus #21

Le Lac aux oies sauvages • Diao Yinan (2019)
Contagion • Steven Soderbergh (2011)
À propos d’Elly • Asghar Farhadi (2009)
Donnybrook • Tim Sutton (2020)
Point Break • Kathryn Bigelow (1991)
Glass • M. Night Shyamalan (2019)

La Coquille et le Clergyman • Germaine Dulac (1928)
La Reine des neiges II • Jennifer Lee & Chris Buck (Studios Disney) (2019)

Notules # 21

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
La Piscine Jacques Deray France 1969
Camille Claudel Bruno Nuytten France 1988
La Légion saute sur Kolwezi Raoul Coutard France 1980
Calcutta Louis Malle France 1969
L’Animal Claude Zidi France 1977
Stavisky Alain Resnais France 1974
Les Bonnes femmes Claude Chabrol France 1960
L’Œil du malin Claude Chabrol France 1962
La Ligne de démarcation Claude Chabrol France 1966
Un jeune poète Damien Manivel France 2014
Le Cochon de Gaza Sylvain Estibal France 2011
Au pays noir Ferdinand Zecca France 1905
Le Chemineau Albert Capellani France 1905