Cléopâtre Joseph L. Mankiewicz / 1963

César, poursuivant son rival Pompée jusqu’en Égypte, découvre la guerre qui y oppose Ptolémée à sa soeur Cléopâtre. Celle-ci persuade César de la rétablir sur le trône…

Légers spoilers.

De ce légendaire désastre financier, qui a pour réputation d’avoir achevé le Hollywood classique à lui tout seul, j’imaginais un film bien plus malade, plus paniqué, un sommet de déraisonnable et de décadence.

Le film de Mankiewicz, au contraire, apparaît assez éteint (on est loin des sommets de sa filmographie), et étonnamment tenu. La grande fresque bouffie que le projet laissait craindre se voit très vite domptée par une dichotomie sévère… D’un côté, les échanges entre personnages (de simples duos, la plupart du temps) ramènent une bonne part du film au théâtre. Qu’importe alors la multitude de figurants dehors : dans ces palais trop clairs, dans ces grandes pièces vides où leur voix résonne, les personnages sont seuls, et leur pouvoir, déconnecté du monde, semble déjà précaire, épuisé. C’est la première étrangeté du film que de faire évoluer dans ces décors hiératiques des figures qui ne sont pas tout à fait à leur hauteur (Elizabeth Taylor, notamment, écope d’un personnage capricieux et plaintif : sa Cléopâtre n’est pas sans évoquer une figure de teenager sixties, boudeuse et jalouse, vaguement vulgaire, autant que désenchantée et lucide).

À l’opposé de ces séquences dialoguées, les batailles et les grandes scènes de foule apparaissent presque déconnectées du récit, fonctionnant comme des spectacles autonomes, des attractions vécues comme telles par un spectateur que le film n’en finit plus de confondre avec ses propres figurants (voir par exemple l’arrivée de Cléopâtre à Rome, face à un public assis l’observant patiemment). Si ces passages manient une rhétorique attendue d’abondance et de dépense à pure perte, c’est de manière dévitalisée : cette monumentalité que la caméra capture, la mise en scène de Mankiewicz n’y donne pas suite. Elle ne s’enivre jamais de cette démesure, et c’est avec une austérité têtue que le cinéaste filme cet étalage de moyens, d’une façon lente et atone où l’on cherche en vain le plaisir.

Cette sécheresse semble presque constituer un mécanisme de défense, un moyen pour Mankiewicz de ne pas trop glisser sur la pente du projet taré. Et force est de constater que ce double-régime strict (dialogues seuls / spectacle seul) permet au film de tenir droit, lui évitant de se faire bouffer par le chaos de son propre tournage, dont il ne serait alors plus que le documentaire. Mais difficile dans ces conditions d’investir le récit très profondément, quand bien même il est sur le papier assez touchant (deux façons d’aimer se font face, en un premier et un deuxième mouvement : relation mûre et intéressée d’abord, amour adolescent et nihiliste ensuite). Il faut attendre la dernière heure (la bataille navale, et la décadence qui s’ensuit) pour que le film commence à entrelacer parole et monumentalité, à entremêler ses deux mondes, et qu’il se laisse aller à un ensemble plus empathique et nuancé – bien aidé en cela par quelques visions lugubres, qui inscrivent à l’image ce qu’on sentait depuis longtemps décatir sous les visages.

Si Cléopâtre ne démérite en rien, son succès public, avec le recul, est presque surprenant. Car l’impression générale qu’il laisse est celle d’un objet plutôt froid, marqué par le vide et le dépit, et dont la vulgarité latente ne peut être contenue qu’à force d’anesthésie. Une autre manière peut-être pour l’industrie de tirer sa révérence, de faire le tableau de son impuissance ? Cette course savante et frigide à la monumentalité, venue pallier une perte de foi, n’est au fond pas si étrangère aux problèmes qui sont ceux d’Hollywood aujourd’hui.

Cleopatra en VO.

Notes sur les films vus # 13

La Proie • Robert Siodmak (1948)
Un cœur en hiver • Claude Sautet (1992)
Dunkerque • Christopher Nolan (2017)
Dans un recoin de ce monde • Sunao Katabuchi (2017)
120 battements par minute • Robin Campillo (2017)
Mundane History • Anocha Suwichakornpong (2009)
Prometheus • Covenant • Ridley Scott (2012-2017)
Un beau soleil intérieur • Claire Denis (2017)

Notules # 13

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Herbes flottantes Yasujirō Ozu Japon 1959
Les Cents Cavaliers Vittorio Cottafavi Italie 1964
Le Jour où la terre s’arrêta Robert Wise USA 1951
L.A. Confidential Curtis Hanson USA 1997
Equus Sidney Lumet Royaume-Uni 1977
Vanity Fair (TV) Andrew Davies & Marc Munden Royaume-Uni 1998
Gouttes d’eau sur pierre brûlantes François Ozon France 2000
Bleeder Nicolas Winding Refn Danemark 1999
Le Grand méchant renard Benjamin Renner & Patrick Imbert France / Belgique 2017
Une vie violente Thierry de Peretti France 2017
Nothingwood Sonia Kronlund France 2017
À voix haute Stéphane De Freitas & Ladj Ly France 2017
Ce qui noue lie Cédric Klapisch France 2017
La Colle Alexandre Castagnetti France 2017
Nos patriotes Gabriel Le Bomin France 2017
Comment j’ai rencontré mon père Maxime Motte France 2017
Message from the King Fabrice Du Welz France / USA 2017
Overdrive Antonio Negret France / USA 2017
Baby Driver Edgar Wright Royaume-Uni / USA 2017
Captain Underpants David Soren (Dreamworks) USA 2017
Departure Andrew Steggall Royaume-Uni 2017
Rara Pepa San Martín Chili 2017
Berlin Syndrome Cate Shortland Australie 2017
The Hero Brett Haley USA 2017

La Légende de Gösta Berling Mauritz Stiller / 1924

Vers 1820 dans le Värmland, le pasteur Gösta Berling est chassé de son presbytère pour ivrognerie. Il devient le précepteur d’une riche et pieuse héritière…

Légers spoilers.

Le cinéma de Stiller, quand bien même on peut en admirer la rigueur, a quelque chose d’assez sec et austère, notamment comparé à celui de Sjöström : l’absence de concessions au sentimentalisme, le style un peu pingre et ces manières de pasteur, peuvent déprimer jusqu’aux plus patients (qui, franchement, aura ri devant le sinistre Erotikon ?). Il reste qu’on a un peu peur en lançant La Légende de Gosta Berling, peur de voir le plus inflexible des Suédois se faire bouffer par l’académisme de la fresque et de la grande adaptation, et s’y endormir. On s’inquiète et on a tort : c’est Stiller qui bouffe le projet.

Et on ne peut s’empêcher de penser que toutes ces années de discipline paient, quand vient la confrontation du cinéaste sévère à l’immensité d’un récit aux circonvolutions passionnées, qui semble chaque instant tendre milles mains au plaisir offert des envolées lyriques, aux facilités d’une immédiate empathie. Stiller n’y cède pas. Le sentiment de grandeur qui parcourt son film n’a pas besoin de grand chose : ce n’est pas à l’épate que son film impressionne, que son monde aristocrate fascine, ou que le goût de l’aventure fait son nid. La mise en scène de Stiller est d’abord majestueuse parce qu’elle est consciente, droite et limpide, chaque plan chargé d’avoir été pensé, jamais la main ne tremble. Le moindre petit débordement (un emportement à l’église, un plancher qui fume, la vision fugace d’une meute de loups dans la nuit…) suffit alors à dégager une folle odeur de baroque – et quand la maison brûle, le film explose.

Plus encore, le film marque par sa rage narrative (histoires encastrées dans d’autres histoires, tempête de personnages secondaires aux lignes croisées) : chaque possible dénouement ouvre une nouvelle porte, dans une chaîne romanesque qui semble ne jamais devoir s’éteindre, au point qu’on abandonne assez vite l’idée de prédire le moment où le récit arrivera à sa conclusion. C’est un infini plaisir que de voir cette haute société non pas abordée sous l’angle des dentelles (petites messes basses de banquet, jeux du caché et du paraître), mais fouettée de personnages fiers, de configurations quasi-mythologiques (les douzes cavaliers), ou du spectre constant de la destitution – la plus haute figure peut d’un geste se trouver renvoyée au noir et à la nuit, le plus innocent visage peut souffrir des ravages de la maladie. Pris dans cet ouragan narratif, les rapports entre personnages étincellent, à commencer par la relation à la fois maternelle, loyale, et haineuse qui lie les aristocrates déchus à leur Commandante (impériale Gerda Lundeqvist, dont la maturité bouffe l’écran à chaque apparition).

À deux moments seulement, Stiller s’endort un peu : lors de la fête du troisième acte, où la peinture des grandes réceptions mondaines se fait plus conventionnelle ; et dans l’acte final, qui referme sans trop de convictions les fils d’un récit dont le climax est déjà passé. Pour le reste, loin d’être ce à quoi on le réduit souvent, c’est-à-dire au premier film de Greta Garbo (dans un rôle qui reste d’ailleurs ici relativement secondaire), La Légende de Gosta Berling s’impose tout bêtement comme un sommet du cinéma muet.

Gösta Berlings saga en VO.

Notes sur les films vus # 12

Châtiment • Reginald Barker (1915)
Un goût de miel • Tony Richardson (1961)
Premier contact • Denis Villeneuve (2016)
La Martienne diabolique • David MacDonald (1954)
Moana • Ron Clements & John Musker (2016)
Le Prêtre et la jeune femme • Joaquim Pedro de Andrade (1966)

Notules # 12

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Split M. Night Shyamalan USA 2017
Silence Martin Scorsese USA 2017
Jackie Pablo Larraín USA 2016
La La Land Damien Chazelle USA 2016
Moonlight Barry Jenkins USA 2016
Logan James Mangold USA 2017
Asssassin’s Creed Justin Kurzel USA 2016
Baby Boss Tom McGrath USA 2017
Mal de pierres Nicole Garcia France 2016
Seuls David Moreau France 2016
Le Gang des tractions arrière Jean Loubignac France 1950
Fausse alerte Jacques de Baroncelli France 1945
De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites Paul Newman USA 1972
Missile to the Moon Richard E. Cunha USA 1958
Wallace & Gromit : Sacré Pétrin Nick Park et Steve Pegram Royaume-Uni 2008
Butterfly Kiss Michael Winterbottom Royaume-Uni 1995

Civilization Thomas Ince, Reginald Barker, Raymond B. West / 1916

Le Kaiser déclare la guerre, et nomme le comte Ferdinand commandant d’un de ses sous-marins. Ne pouvant supporter d’entrer en conflit avec les lois divines, ce dernier refuse de tirer sur un paquebot civil…

Légers spoilers.

Le cinéma de Thomas Ince, que je découvre avec ce film, frappe d’abord par sa puissance d’évocation : il suffit de voir le peuple en liesse rythmer, comme par poussées de fièvre, la lente hésitation du roi devant son traité de guerre, pour en prendre la mesure. Et de fait, si Civilization est parfaitement à l’aise dans le tableau des assemblées, des foules, et des institutions, il semble rechigner à s’ancrer à des péripéties politiques trop précises (de celles qui prêteraient le flanc à l’analyse), entretenant face aux évènements un flou de fable ou de légende : on reconnaît sans mal l’affaire du Lusitania auquel le scénario réfère, ou encore la figure du Kaiser, mais les intertitres pour le désigner se contentent du mot “roi”, les belligérants sont non-identifiés, et l’évolution du conflit reste bien vague.

La guerre, dans le film, nous arrive plutôt comme hallucinée. Elle a déjà pour particularité d’être anachronique : ce ne sont pas les tranchées qu’Ince dépeint à l’écran, mais une guerre “à l’ancienne” (au sol et à découvert) qui aurait pris des proportions apocalyptiques. Les combats qu’on y mène, noyés dans le chaos et la brume, débordent sur les villages qu’ils traversent comme des raz-de-marée, filant entre les doigts du montage par des ellipses en cascade. La scène du sous-marin est un bon exemple de cette façon dont le conflit militaire s’incarne en une narration catastrophiste, pulsionnelle, dangereuse : la séquence débute par une révolte un peu ridicule, qui semble facilement maîtrisable, mais dérape soudain en meurtre, en inondation, puis trop vite en amas de cadavres – comme si nous étions nous-mêmes là, enfermés, d’abord goguenards, puis pas assez rapides pour fuir le piège que la scène referme sur nous.

Passée la sublime première partie, l’affaire devient plus compliquée : la grande instabilité formelle du film, à l’opposé de l’équilibre Griffithien, est autant bénéfique pour filmer le chaos que problématique quant il s’agit de s’accrocher aux personnes. Thomas Ince, en réduisant ses héros à de simples figures véhiculaires de sa piété insistante, n’arrange pas les choses… Approcher la guerre dans une optique de comparaison aux écritures bibliques, comme si c’était là le seul mètre étalon valable pour prendre la mesure d’un conflit mondial, nous apparaît certes aujourd’hui comme quelque chose d’original, de quelque peu exotique, une singularité qui joue en faveur du film. Mais malgré tous les efforts qu’on peut faire pour combler la distance qui nous sépare de l’Amérique dévote des années 10, il est difficile de nous lier à ces personnages pantins qui se comportent en purs fanatiques, chargés à eux seuls de cristalliser les enjeux religieux du récit. Toute la seconde partie en souffre (difficile alors d’accrocher au récit, voire de garder les yeux ouverts) : il faut que le film en revienne à ses visions baroques et hallucinées (la visite du champ de bataille aux côtés du Christ) pour qu’Ince et ses comparses parviennent, à nouveau, à nous transmettre la démesure de leur fièvre divine.
 

Notules # 11

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
Manchester by the sea Kenneth Lonergan USA 2016
Personal Shopper Olivier Assayas France 2016
Paterson Jim Jarmush USA 2016
Sully Clint Eastwood USA 2016
Juste la fin du monde Xavier Dolan Canada 2016
Kill your friends Owen Harris Royaume-Uni 2015
Kids in Love Chris Foggin Royaume-Uni 2016
Fata Morgana Werner Herzog Allemagne 1971
Southland Tales Richard Kelly USA 2006
Deux sœurs Kim Jee-Woon Corée du Sud 2003
Les Jours et les Nuits Henry Barakat Égypte 1955