Bandits à Orgosolo Vittorio De Seta / 1961

Michele, un berger, doit fuir avec son petit frère, Peppedu, après avoir été accusé à tort d’un vol de cochons et du meurtre d’un carabinier…

Quelques spoilers.
 

Devant Bandits à Orgosolo, on pense à La Terre tremble, dont le sujet est voisin (des prolétaires tenus à la gorge financièrement), ou encore au Voleur de bicyclette, à la trame semblable (un héros lésé contraint de devenir bandit à son tour). Mais le film de De Seta donne surtout le sentiment d’arriver un peu tard dans l’histoire du néoréalisme italien, mettant un certain temps à trouver la note juste. Ce qui intéresse le cinéaste ne fait pas mystère (la voix-off l’explicite même en ouverture, en parlant d’hommes à la “nature primitive”), et le film en déroule de splendides visions Epsteino-Flahertiennes ; mais Bandits à Orgosolo semble constamment coincé entre une approche réellement néoréaliste (pour laquelle il est à la fois trop pressé et trop visuellement soigneux, les plans s’enchaînant sans que le réel ne pulse), et un récit narratif plus traditionnel (qui, en privilégiant le spectacle des us et coutumes des bergers, n’a de place que pour un squelette de récit, assez schématique et symboliqu). Le catalyseur de ces deux tendances qui s’annulent, c’est le cinéma de genre : quelque part entre le western et le survival, dans la fuite et la traque, par sa rudesse (pas un mot, pas un geste d’affection entre les deux frères, on ne communique que par ordres), le projet trouve une énergie pure et rectiligne, à coups de canicule et de sècheresse, dont il déroule des visions désespérées et de plus en plus inspirées (l’hécatombe animale, le gamin observant les danses auxquelles il ne peut plus participer…). Dommage que le film, par un final voulant mordicus fracasser son propos et boucler le symbolisme, en retourne à un programme plus plat.

J’en profite pour parler d’un court-métrage plus précoce de De Seta : Îles de feu (Isole di fuco, 1954), brève peinture des îles Eoliennes vivant sous la menace du Stromboli. Le cinéaste s’y confirme comme un prolongement coquet du néoréalisme : des contrées brutes qu’adorait le courant italien, il retient d’abord la beauté de la nature ; du chant des gestes travailleurs et de la pauvreté, il garde l’imagerie pittoresque ; de la dureté de la vie, les portraits de famille mignons… Au gré d’un montage forcé (dans ses réactions lisiblement trafiquées) et d’une joliesse un peu inoffensive, De Seta finit néanmoins par emporter le morceau : simplicité de l’argument, splendides images au cinémascope bien exploité, jolies idées (les enfants qui s’enferment apeurés au bruit du volcan), cœur néoréaliste malgré tout conservé (cette passion pour le réel dans toute sa matérialité, jusqu’à en oublier tout récit).

 

Banditi a Orgosolo en VO.

Notes sur les films vus #23 # 23

Ashadh Ka Ek Din • Mani Kaul (1971)
J’ai perdu mon corps • Jérémy Clapin (2019)
Poltergeist • Tobe Hooper (1982)
Hérédité • Ari Aster (2018)
Nathan le sage • Manfred Noa (1922)
Ne croyez surtout pas que je hurle • Frank Beauvais (2019)

Une balle perdue • Yu Hyeon-mok (1960)
Silent Voice • Naoko Yamada (2016)

Notules # 19

Votre catégorie recoupe l’un (ou plusieurs) des films suivants :
L’impératrice Yang Kwei-Fei Kenji Mizoguchi Japon 1955
Une affaire de famille Hirokazu Kore-eda Japon 2018
Boat People Ann Hui Hong-Kong 1982
L’Ombre enchanteresse Li Han-hsiang Hong-Kong 1960
Char Adhyay Kumar Shahani Inde 1997
Le Serviteur de Kali Adoor Gopalakrishnan Inde 2002
Retribution Kiyoshi Kurosawa Japon 2007
Woman Revenger Ouyang Chun Taïwan 1982
Ben is back Peter Hedges USA 2018
Appolo 11 Todd Douglas Miller USA 2019
The Lighthouse Robert Eggers USA 2019
Les Veuves Steve McQueen Royaume-Uni / USA 2018
Stuber Michael Dowse USA 2019
Le Retour Andreï Zviaguintsev Russie 2003
Terje Vigen Victor Sjöström Suède 1917
L’Assassinat du Père Noël Christian-Jaque France 1941
L’Argent de la vieille Luigi Comencini Italie 1972
Riz Amer Giuseppe De Santis Italie 1949
Le Conformiste Bernardo Bertolucci Italie 1970

La Loi de la frontière Ömer Lütfi Akad / 1966

À la frontière turque, la vie d’agriculteur est un calvaire, et les activités illicites représentent pour beaucoup une alternative tentante…

Légers spoilers.
 

Il s’agit d’une des œuvres restaurées par le World Cinema Project de Martin Scorsese – un film qui rend d’autant plus curieux qu’il est co-scénarisé et interprété par un grand nom du cinéma turc, Yılmaz Güney (qui a entre autres réalisé l’excellent Yol).

Passées les premières scènes brouillonnes, où il est bien difficile d’entrer dans le récit (de comprendre les enjeux, de s’y retrouver parmi les personnages), La Loi de la frontière est un film convaincant, notamment parce qu’il reprend à son compte les schémas du western. Et cela non par goût de la citation coquette (les moutons pour les vaches, etc.), mais simplement parce qu’il entend raconter la même chose que son modèle américain : la fondation d’un pays.

La femme au foyer venue des états de l’Est, comme une promesse de civilisation, devient ainsi, dans le film turc, l’institutrice venue fonder l’école en territoire illettré, espoir offert aux futurs enfants du village. Le sergent fait office de shérif, c’est-à-dire qu’il exprime la possibilité de la loi. Quant au “cow-boy”, figure du peuple, il hésite entre la promesse fragile d’une exploitation de la terre (légale, pacifiée, projetant un avenir sur le long terme), et le pragmatisme immédiat des petits délits qui permettent à son clan de survivre.

Sans réellement creuser ces personnages (c’est un peu dramatique pour l’institutrice, figure de mode sixties posée en plein milieu du cadre néoréaliste rural), Lütfi Akad parvient à créer de beaux portraits d’hommes taiseux et secrètement complices, en les personnes du bandit et de son antagoniste policier, et à colorer ce duo d’une fibre mélodramatique via l’enfant.

Reste le principal problème : on a beaucoup jasé, à sa ressortie, sur la pauvre qualité de la copie (effectivement en bien mauvais état), mais ce qui empêche de réellement s’immerger dans La Loi de la frontière, c’est tout autre chose : c’est la pauvreté du film. La mise en scène de Lütfi Akad est par moments très inspirée, notamment dans ses traquenards et fusillades, sachant à l’occasion transmettre un vrai sens du désastre (l’explosion des moutons), ou laisser les émotions percer avec économie. Il reste que les limites de la production (ou de la maîtrise technique) annihilent ces efforts à quasi-néant : multiplications des plans accélérés, arbitraire et parcimonie du montage-son, nuits peu crédibles, rapidité des retournements ou des rebondissements…

Tout cela manque de temps et de maîtrise pour correctement fleurir, et si La Loi de la frontière sait dépasser le statut de curiosité (“un western turc”), et s’il est infiniment plus aimable que l’autre film savant et déplaisant que le World Cinema Project avait exhumé de Turquie (Un été sans eau, de Metin Erksan), il n’a pas les armes pour tout à fait fonctionner.

Hudutların Kanunu en VO,
Law of the Border à l’international.