Les Tricheurs

Les Tricheurs Marcel Carné / 1958

La jeune Mic rencontre Bob par l’intermédiaire d’une bande d’amis. Mais leur amour est malmené par les différences de classes sociales, l’orgueil, et les sentiments dissimulés…

Légers spoilers.

Il est des films qui semblent moins avoir été inventés pour eux-mêmes que pour faciliter le travail des historiens. Les Tricheurs, grand succès français de 1958, est de ceux-ci : de sa première à sa dernière minute, c’est un plaidoyer involontaire pour l’avènement des Nouvelles vagues.

La « Nouvelle vague », c’est justement le sujet de Carné – pas le courant cinématographique (qui attendra 1959), mais cette génération de jeunes français en rupture, que Giroud avait ainsi baptisée dans les colonnes de l’Express. Le film en sera d’abord l’inventaire : ses lieux, ses musiques, ses origines sociales, ses théories et idéologies, jusqu’à son langage (on sent là, dans l’exploration consciencieuse du parler de St-Germain-des-près, une tentative un peu pathétique de raviver la gloire dialoguiste fanée des années 30). C’est toute l’étrangeté du projet : si la jeunesse qu’on filme n’est pas si différente de celle de Godard ou Truffaut, elle est implacablement condamnée, chez Carné, à n’être qu’un sujet.

« T’es pour ou contre ? » demande-t-on parfois au héros, face aux marronniers qui défilent patiemment devant la caméra (un vol de disque, un couple homosexuel) : Les Tricheurs ne diffère par tant de la Nouvelle vague par un moindre degré de vérisme (un couple tout habillé au lit, à peine une cravate chiffonnée, juste après avoir fait l’amour), que par cette manière de sans cesse mettre la jeunesse en bocal. Même le dialogue final, d’apparence conciliant, s’opère selon un dispositif dont la configuration laisse songeur (deux aînés qui débattent des raisons de cette génération, en observant  l’un de ses spécimens de derrière une vitre). Pour pénétrer cet univers, le film fera donc logiquement le choix d’emprunter un regard extérieur, celui d’un expatrié du 16ème, qui se positionne toujours pour nous en observateur – et ce dès la première scène, face à deux ados apathiques battant la mesure autour d’un juke-box.

De fait, tout comportement à l’écran ne pourra être que révélateur ou symptomatique : si l’on couche avec plus d’une personne, c’est forcément qu’on refoule la vérité de ses élans amoureux ; si la fête est folle, c’est forcément par désespoir… La Nouvelle vague n’était pas aveugle à ce nihilisme latent, mais sut aussi célébrer le mode de vie qui en était l’étendard, le préférant à l’impensé d’une soumission déconfite, et refusant de rentrer dans le rang d’une société paternaliste qui n’attendait que ça. Or Carné ne voit point de révolte dans ces attitudes, seulement de fragiles fabrications défensives qui ne tiennent pas la longueur, ni la réalité des sentiments : tous les comportements générationnels seront tôt ou tard caricaturés (le droit à l’amour libre réduit à une doctrine aux injections sectaires) ou bien mis en échec (le retour penaud du héros aux valeurs du père, l’héroïne trouvant refuge dans le bon sens du frère travailleur).

Cette dimension pamphlétaire, qui sait parfois toucher juste (les travers qu’on décrit existent), n’est pas forcément un défaut : derrière la mollesse du regard moralisateur, la fascination pour les tendances suicidaires à l’œuvre (la récupération du chat, la poursuite finale virant à l’expérience optique) donne naissance à de belles scènes, au milieu de ce qui reste un drame honnête. Il n’y a donc pas lieu de cracher sur le film de Carné par principe, qui pêche surtout par sa structure scénaristique (une même situation sans cesse bégayée : deux amoureux se mentent en simulant le détachement). Mais il suffit d’un plan, d’un seul, pour que le film rappelle soudain combien il est rance : un travelling sur les pieds nus de quelques jeunes filles, qui virevoltent en musique au milieu d’une soirée. Image qui pourrait être si simple, si belle, mais qui ne sait s’inventer d’autre destination que l’amas des chaussures qu’on a abandonnées : le symbole sociologique écrase la belle gratuité de l’instant, le sujet de société prime sur la volupté du mouvement. Malgré les réticences légitimes qu’a pu inspirer la Nouvelle vague, il était clairement temps qu’on laisse le cinéma français danser tranquille.
 

Réactions sur “Les Tricheurs Marcel Carné / 1958

  1. Bien d’accord avec tout ça.
    Ceci étant, de bons films ont eu pour sujet la jeunesse observée par un regard extérieur (et assumé comme tel).
    Les tricheurs est ainsi à comparer avec Rendez-vous de Juillet où Becker a un regard bien plus juste car bien moins « mollement moralisateur », comme tu dis.

  2. Je connaissais pas du tout le Becker dont tu parles !

    « Assumé », je crois que c’est vraiment le problème oui. Je pense que j’aurais beaucoup mieux accepté le film si le point de vue avait d’emblée été totalement externe, s’il avait acté de la différence d’âge (prendre clairement le point de vue du grand frère par exemple), en partageant sa part d’incompréhension face à ce qu’il voit (plutôt que de sous-entendre qu’il n’y a plus rien d’autre à piger de cette génération, que l’affaire est déjà conclue).

Laissez un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués *

Vous pouvez utiliser les balises et attributs HTML suivants : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>